dimanche 20 mars 2016

"Air Fan", in memoriam

Une triste  nouvelle, qui secoue le milieu de la presse spécialisée et qui me touche personnellement, a été annoncée tout récemment : la disparition de la revue Air Fan, un beau mensuel d'aviation militaire qui existait depuis près de 40 ans. Emanation de la revue d'informations et d'histoire Aviation Magazine International, Air Fan, créé par deux journalistes spécialisés, Jean-Michel Guhl et Alain Crosnier, est réputé pour ses reportages aux quatre coins du monde et pour ses très belles photos couleur, parfois en posters. Le mensuel a hélas été mis en liquidation judiciaire, en conclusion d'une longue aventure à laquelle j'ai modestement participé naguère, y compris dans le domaine de la BD comme je vais le raconter dans ce long message.

Le dernier numéro d'Air Fan, celui de février 2016 (n°447) - et c'est vraiment le dernier, il n'y en aura pas d'autres -, publie un article racontant un raid de bombardiers Jaguar de l'Armée de l'air française au Tchad en février 1986 (il y a donc juste 30 ans). On voit, dans le "ventre" de la couverture de ce numéro, le titre : "Ouadi Doum 1986 : les Jaguar frappent au Tchad !" :

La photo montre deux avions Jaguar en vol ; quant à Ouadi Doum, c'est le nom d'une oasis dans le nord du Tchad où les Libyens créaient clandestinement une base aérienne pour le compte du Gunt de Goukouni Oueddei, un mouvement d'opposants au Gouvernement tchadien dirigé à l'époque par Hissène Habré. Des noms qui diront quelque chose aux plus de 50 ans, car pendant des années, cela a fait parler dans les médias, spécialisés ou non, en France comme à l'étranger. Les avions Jaguar français sont souvent intervenus en Afrique saharienne, avec éclat mais aussi avec des polémiques politico-militaro-diplomatiques à la clé, aussi bien en Mauritanie à partir de 1977 qu'au Tchad (en particulier, mais pas seulement) durant les années 80, tant le Jaguar était devenu le symbole militaire et le bras armé d'une France colonialiste et interventionniste.

C'est en m'inspirant des diverses actions de l'Armée de l'air dans cette région du monde que j'avais imaginé, dès la fin des années 1970, une histoire courte sous forme de BD, mettant en scène les Jaguar évoluant dans un pays fictif qui rappelle le Tchad justement. J'avais sollicité un premier dessinateur, Georges Brient, spécialisé dans l'aviation, pour illustrer le scénario en huit pages que j'avais écrit vers 1980. A ce moment-là, le Tchad commençait à faire parler de lui pour ce qui est des interventions des avions Jaguar. Et il avait fait parler de lui surtout dans les années 70 à cause du même Hissène Habré, qui, alors dans l'opposition rebelle, avait enlevé la fameuse ethnologue Françoise Claustre, héroïne contre son gré d'une affaire barbouzarde dont on a tiré des livres, des documentaires télé et un film (de Raymond Depardon).

Voici, dessiné par G. Brient, un extrait de ce premier récit, que j'avais intitulé Traquenard sur le Reg :

Georges Brient n'était pas connu, pourtant il a beaucoup travaillé pour la presse dans les années 50 et 60. Voici une de ses illustrations aéronautiques, publiée dans Coq Hardi en 1956 :

Et une autre dans Pilote en 1960 :

Lorsque je l'ai rencontré en 1980, Georges Brient travaillait surtout dans la publicité. Mais n'ayant pas trouvé de magazine pour publier notre BD, notre projet tomba à l'eau. C'est peu après que j'ai fait la connaissance d'un autre dessinateur d'aviation, Francis Nicole ; il a réalisé quelques planches d'essai sur le même scénario de Traquenard sur le reg. Après moult déboires dont je passe les détails, cette BD a été publiée en exclusivité dans le numéro 100 d'Air Fan, un numéro spécial qui, pour l'occasion, avait accepté de présenter exceptionnellement dans ses pages une BD d'aviation. Elle a paru en Noir & blanc pour des raisons budgétaires, et j'en parle sur mon site, à ce lien : http://www.jybaventures.net/bdpr_airf.htm

Voici aussi la couverture de ce numéro d'Air Fan :

Et un recadrage sur le titre de la BD annoncée en Une :

Or, entre-temps, que s'était-il passé en janvier 1984, pendant la période où Francis et moi cherchions désespérément un publicateur...? Un événement au Tchad encore, impliquant des Jaguar français, un événement semblable à ce que je raconte dans la BD. Mais dans la réalité, ce fut plus dramatique que dans la fiction : un pilote français, le capitaine Croci, était mort au cours de la mission. Ce fut un événement suffisamment fort et traumatisant au sein de l'Armée de l'air pour que plus tard l'on donne à une base aérienne française le nom de "Capitaine Croci". Il y avait dans ma BD quelque chose de prémonitoire puisque, bien que pas encore parue alors, on y voit un événement assez semblable à la réalité, avec un pilote de Jaguar se faisant abattre lors d'une mission dans un pays fictif similaire au Tchad.

Puis vint début 1986 l'attaque d'Ouadi Doum (relatée par le dernier Air Fan, n°447, cité plus haut). Là encore : concordance troublante entre la réalité et ma fiction en BD. Il faut préciser que le rédacteur en chef Jean-Michel Guhl connaissait du monde et m'avait mis en relation avec un pilote de Jaguar qui avait "fait" le Tchad. Ce pilote avait donc lu des photocopies de la BD avant parution et avait apporté ses connaissances pour nous faire corriger,  Francis et moi, divers points, tant au niveau des textes qu'au niveau des dessins, ce qui, évidemment, accentue l'aspect réaliste de ce qui y est raconté et montré. Je me souviens en particulier d'une longue conversation au téléphone avec cet officier du nom de Rambeau - un nom facile à retenir...

Par exemple, ce pilote nous avait appris que les Jaguar en mission de bombardement au-dessus du désert approchaient de leurs objectifs à très, très basse altitude. Or, Francis avait représenté les avions trop hauts dans le ciel ; c'est pourquoi, dans cette vignette (ci-dessous), il a préféré ajouter une ligne d'horizon supplémentaire, pour montrer les avions plus proches du sol (voir la flèche rouge à deux têtes que j'ai dessinée pour désigner le sommet de dunes plus hautes, ajoutées par Francis) :

Le numéro 100 d'Air Fan a paru en mars 1987 ; mais moins de deux mois auparavant, alors que ce numéro était en cours de bouclage, que se passa-t-il encore au Tchad ? Le 7 janvier, un raid aérien de Jaguar avait détruit le radar libyen de Ouadi-Doum - la même base libyenne, une nouvelle fois. Des combats très rudes opposèrent Libyens et forces gouvernementales. Ces dernières, très motivées et très mobiles, infligèrent des pertes sévères aux Libyens jusqu’à Aozou et Maaten Es Sara, en Libye. Drôles de ressemblances encore avec ce qui se passe dans ma BD... Et pour dire que les actions des Jaguar au Tchad devenaient nombreuses et spectaculaires, ce que je n'avais pas imaginé en préparant mon scénario des années auparavant... Lorsque le numéro 100 d'Air Fan sort, les lecteurs, comprenant que ce n'était pas possible de réaliser une BD en si peu de temps, depuis le 7 janvier précédent, s'étonneront de la coïncidence entre l'actualité toute chaude et la fiction...

Dans la même période - il m'est difficile de dater tout cela précisément -, après avoir commencé à publier mes premières BD dans le célèbre journal de Tintin, édité par les éditions du Lombard, j'ai proposé l'histoire Traquenard sur le Reg à son rédacteur en chef Jean-Luc Vernal. Mais celui-ci, antimilitariste notoire, refusa... Or, peu après, le journal de Tintin disparaissait (fin 1988) et était remplacé un an plus tard, chez Le Lombard toujours, par une revue identique au titre modifié en : Hello-Bédé. Toujours rédacteur en chef du même support, Jean-Luc Vernal, revenant sur son premier refus, et sans doute emballé par nos premières histoires sur l'Aéronavale (qui deviendront bien plus tard la série d'albums Missions Kimono), accepta la publication de Traquenard sur le reg dans le nouveau journal.

La BD put enfin paraître en mai 1991, mais colorisée et avec un autre titre elle aussi, pour marquer une différence avec la version qui a paru dans Air Fan, et en changeant aussi le nom des héros. Voir sur mon site, à ce lien, ce que je dis de tout cela et que je ne vais pas reprendre ici : http://www.jybaventures.net/bdpr_hell.htm

Voici la premier strip (les couleurs sont de Francis Nicole), et le bandeau de titre dans le journal Hello-Bédé :

On note que la rédaction s'est trompée en ajoutant à gauche du bandeau la mention "Authentique", alors que le récit est une fiction ! Certes inspirée de faits réels, et prémonitoire de faits réels qui se sont déroulés au Tchad après sa réalisation... Or, lorsque ce numéro d'Hello-Bédé (du 14 mai 1991) est sorti, la mère de Francis Nicole en a présenté un exemplaire à son voisin de palier qui se trouvait être... le frère du capitaine Croci dont je parlais plus haut, mort au Tchad en service commandé à bord de son avion Jaguar. Un hasard exceptionnel...! Le frère du capitaine Croci a, dans un premier temps, mal pris cette initiative et cette publication. Mais il changera d'avis, et deviendra même plus tard un fan de notre série Missions Kimono...!

Voici encore une planche complète, bien sûr en couleur, de Traquenard sur le reg devenu Le prisonnier de Jedah dans les pages d'Hello-Bédé :

A noter aussi que les trois premières planches en N&B de la BD publiée dans Air Fan ont été republiées en 1993, avec l'autorisation d'Air Fan et de moi-même, dans une brochure spéciale, éditée par la base aérienne 113 à Saint-Dizier, première base des Jaguar français, une brochure justement consacrée aux 20 ans de service de l'avion Jaguar. Ce type d'avion n'est plus en service de nos jours, mais à l'époque j'avais fini par bien le connaître, pour l'avoir étudié pour mes BD bien sûr, et aussi pour avoir réalisé sur son histoire un long article en deux volets pour une autre revue, Aviation 2000, toujours dans les années 1980.

Mon premier vrai reportage sur une base aérienne date de juin 1978 ; pour me documenter sur l'avion Jaguar, en vue d'en tirer simplement une bande dessinée dès cette époque-là, j'avais eu l'autorisation de l'Armée de l'air pour visiter la base de Saint-Dizier ("home" des Jaguar ; voir plus haut) et d'interviewer des pilotes qui, avertis de ma visite, me guidèrent dans leurs locaux, dans le hangar, etc ; c'est ainsi que l'un d'eux me fit asseoir dans le cockpit d'un Jaguar et m'expliqua comment faire démarrer un des deux réacteurs de l'appareil, ce que je fis en actionnant quelques boutons. Voici par ailleurs quelques-unes de mes photos prises à cette occasion :




La même année (1978 toujours), je rencontrai un jeune dessinateur avec lequel j'entamais une première collaboration pour mettre au point la BD imaginée à partir de ma visite de la base de Saint-Dizier. Ce projet, qui n'a pas abouti, mettait aussi en scène les Jaguar mais n'a rien à voir avec le court épisode Traquenard sur le reg ; le dessinateur pressenti, qui avait à cette occasion réalisé ses toutes premières planches de BD, est aujourd'hui très connu ; il s'agit de Jean-Charles Kraehn.

En fouillant mes archives, je retrouve cette photo oubliée, au dos de laquelle j'avais noté à l'époque : "Fournie par Jean-Charles Kraehn" ; j'avais remis à Jean-Charles beaucoup de photos pour la préparation de cette BD, mais il en avait trouvé de son côté et m'avait donné celle-ci après la fin de notre collaboration :

C'est en 1978 toujours que j'ai commencé à apprendre à piloter en aéroclub, jusqu'à l'obtention de mon brevet. Et encore en 1978 - décidément, il s'en est passé des événements, cette année-là...! que - pour y revenir - fut créée la revue Air Fan ; voici d'ailleurs la couverture du premier numéro :
Amusant : il présente en Une l'avion Super Sabre aux couleurs françaises. C'est-à-dire le type d'appareil des années 1960 qui sera remplacé au sein de l'Armée de l'air, à partir de la décennie suivante, par le... Jaguar, encore lui !

En cette riche année 1978 où je commençais à acheter chaque mois cette nouvelle revue d'aviation, je n'imaginais pas du tout y publier un jour des articles... D'où un curieux retour en arrière, comme si la boucle était bouclée, avec la couverture du dernier numéro présentant l'avion Jaguar de mes débuts tant comme scénariste BD que comme journaliste.
En effet, dans Air Fan, j'ai pu de mon côté publier un certain nombre d'enquêtes sur des sujets aéronautiques, la première étant un article inédit sur l'histoire de la version navalisée du... Jaguar. Encore et toujours lui ! Mais il s'agit de la version M du Jaguar (M pour "Marine"), dont un unique prototype sans lendemain fut testé sur le porte-avions Clemenceau. Voir cela sur mon site : http://www.jybaventures.net/mag_airf.htm
Un Jaguar pour l'Aéronautique navale ? Cela ne se fera pas, mais déjà l'époque, tout me ramenait petit à petit à l'Aéronavale. Etonnez-vous qu'ensuite, j'aie lancé une série BD évoluant dans ce domaine, sous le titre Missions Kimono...
Air Fan a toujours soutenu cette série, en publiant des articles lors de la sortie de chaque nouveauté.
Pour tous ces souvenirs, adieu donc à Air Fan.

jeudi 17 mars 2016

Retour à Toulon

Selon divers sites et médias, le porte-avions Charles de Gaulle est rentré hier à Toulon, un jour plus tôt que prévu, à l'issue de quatre mois de mission en Méditerranée puis dans le Golfe.
Cette photo de l'arrivée hier 16 mars provient du site de L'Express (photo de Boris Horvat, AFP) :


Or, voici ce qu'on lit par exemple sur le site Mer et Marine :
"Le Charles de Gaulle est rentré à Toulon
Le groupe aéronaval français n’a finalement pas eu besoin de jouer les prolongations en Méditerranée. Après quatre mois de mission, c'est sous la pluie que le porte-avions Charles de Gaulle est rentré hier à Toulon, précédé de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul et du bâtiment de commandement et de ravitaillement Marne.
C’est le 18 novembre dernier, cinq jours après les attentats de Paris, que le GAN avait appareillé, cap d’abord sur la Méditerranée orientale pour renforcer les frappes françaises contre Daech. Complétant le dispositif de l’armée de l’Air déployé en Jordanie et aux Emirats Arabes Unis, les avions de combat du groupe aérien embarqué (constitué de 18 Rafale Marine, 8 Super Etendard Modernisés, 2 Hawkeye et des hélicoptères) a réalisé pendant 14 jours, jusqu’au 6 décembre, 130 sorties vers la Syrie et l’Irak, comprenant 22 frappes sur des positions terroristes et 9 missions de renseignement (ISR).
Le Charles de Gaulle et son escorte, constituée en plus des unités françaises (Le Chevalier Paul, un sous-marin nucléaire d’attaque et la frégate La Motte-Picquet, relevée ensuite par l’Aquitaine)  des frégates Léopold Ier (Belgique) et Augsburg (Allemagne), puis successivement du destroyer et de lafrégate britanniques Defender et St Albans, a rejoint le golfe Persique via la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. En attendant le retour sur zone d’un porte-avions de l’US Navy, le contre-amiral Crignola a pris le commandement de la Task Force 50, une première pour un officier général non américain, et géré les opérations aéronavales alliées contre Daech. Puis, une fois arrivé l’USS Harry S. Truman, le Charles de Gaulle a œuvré avec lui contre le groupe terroriste, de nombreux échanges étant réalisés entre les marines française et américaine. Tête de série du programme FREMM, l’Aquitaine, qui a vécu là son premier déploiement au sein du GAN, a notamment intégré le dispositif de défense aérienne de l’USS Harry S. Truman, prouvant une fois de plus le très haut degré de confiance et d’interopérabilité entre la Marine nationale et l’US Navy.
Pendant cette période dans le Golfe, le Charles de Gaulle a, du 19 décembre au 22 février, réalisé au profit de l’opération Chammal près de 400 sorties aériennes opérationnelles avec en particulier 23 missions ISR au-dessus des positions tenues par le groupe terroriste en Irak et en Syrie, ainsi que 80 frappes conduites pour neutraliser les cibles désignées.
Désormais de retour à Toulon, les marins français vont récupérer de leur longue mission, le Charles de Gaulle devant encore, d’ici la fin de l’année, effectuer un nouveau déploiement."

Tiens tiens... Un air de ressemblance avec ce qui se passe dans le tome 16 et dans le début du tome 17 de Missions Kimono (du moins selon ce qu'on a vu jusqu'à présent sur mon blog) ? Je ne vais pas résumer à nouveau le synopsis de l'aventure en cours dans ces albums et je renvoie à leur lecture (le tome 16 déjà paru - où une longue scène se déroule en Syrie - et le 17 à paraître en avril, mais en cours de diffusion, donc, jour après jour, sur le présent blog actuellement).

Ce retour au bercail signifie aussi la fin des embarquements du Super Etendard de la 17F : l'appareil doit être retiré du service prochainement. Aussi, en quittant le bord pour rejoindre la terre ferme, ce fut son dernier catapultage. Ce que ces photos émouvantes montrent (merci à Robert Feuilloy, de l'Ardhan, Association pour la recherche de documentation sur l'histoire de l'Aéronautique navale) :



Tandis que le site de l'hebdo spécialisé Le Marin indique ceci (dans sa Newsletter de ce matin) :
"Thales a vendu six systèmes de minidrone de surveillance Fulmar à la Malaysian Maritime Enforcement Agency (MMEA). C’est le premier vrai contrat export de ce drone qui peut amerrir comme un hydravion, ou être récupéré dans un filet à bord d’un bâtiment en mer."
Tiens tiens... Un vague air de ressemblance avec les tests, effectués à bord du porte-avions, d'un équipement de la même firme Thalès (justement), oeuvrant dans le domaine de la reconnaissance maritime (justement, bis), toujours dans le tome 16 et peut-être (on le saura un jour ou l'autre sur mon blog) dans le tome 17 de la même série BD...?

D'autres rapprochements entre la réalité et la fiction sont sans doute à venir ici, mais attendons de lire la suite du tome 17.